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28 août 2013

Brésil-Inde-Turquie : « On n’a pas fait ce que la Fed avait dit de faire, on a attendu qu’elle fasse ce qu’elle avait annoncé » (T. Apoteker)

thierry-apoteker

Thierry Apoteker est directeur général du cabinet de recherche et d'analyse économique indépendant Thierry Apoteker Consultants (Tac). Pour Le Moci, il fait le point sur les turbulences monétaires qui affectent depuis quelques semaines trois grands pays émergents : le Brésil, l'Inde et la Turquie.

« Les investisseurs financiers ont toujours un comportement moutonnier »

Le Moci. La Réserve fédérale américaine (Fed) a décidé de limiter sa politique de création monétaire pour soutenir l’économie. Est-ce une véritable menace pour les grands émergents, comme l’Inde, le Brésil et la Turquie ?


Thierry Apoteker. Tout d’abord, il faut dire que les investisseurs financiers ont toujours un comportement moutonnier. Tous les observateurs économiques savaient, parce que la Fed l’avait annoncé bien à l’avance, que, dès que l’emploi repartirait et que la croissance serait correcte, les mesures exceptionnelles d’appui à l’économie seraient réduites. Mais tout le monde a fait comme si les taux obligataires allaient rester faibles, ce qui justifiait d’aller placer ses fonds ailleurs, c’est-à-dire dans les États émergents. Bref, on n’a pas fait ce que la Fed avait dit de faire, on a attendu qu’elle fasse ce qu’elle avait annoncé, ce qui explique aujourd’hui les réactions violentes des investisseurs qui retirent leurs fonds des pays émergents, y compris avec des pertes.

Ensuite, ce phénomène va se répéter, car les taux d’intérêt des obligations sont montés dans les pays développés, ce qui rend logiquement les économies émergentes moins attractives. Aux États-Unis, les taux obligataires à dix ans sont ainsi passés de 1,6 % à 2,5 % et aujourd’hui 2,9 % - et en 2014-2015, nos outils suggèrent qu’ils montent vers 4 % - ce qui explique que l’Inde, le Brésil et la Turquie se retrouvent dans une situation plus difficile : ils étaient tous les trois affectés d’une combinaison défavorable entre un taux de change surévalué et un déficit courant élevé, qui requiert des entrées de capitaux externes pour le financer.

"L’Inde est lourdement sanctionnée, mais nous sommes persuadés qu’après les élections de 2014, ce géant redeviendra attractif"

Le Moci. Si leur situation est insoutenable, est-ce que ces trois pays se trouvent pour autant avec le même niveau de difficulté ?


T. A. Non. L’Inde disposant de réserves abondantes de change – 257 milliards de dollars fin juillet – et d’une croissance potentielle d’environ 6,5 % par an, la dépréciation de sa monnaie, la roupie, va réduire le déficit des comptes extérieurs. De notre point de vue, l’Inde est lourdement sanctionnée, mais nous sommes persuadés qu’après les élections de 2014, ce géant redeviendra attractif. Nous sommes un peu moins optimistes concernant le Brésil, même si les réserves de change sont encore supérieures – de l’ordre de 365 milliards de dollars – et la Banque centrale a décidé de mobiliser 55 milliards d’ici à la fin d’année pour soutenir la monnaie, le réal.

En fait, cet autre géant est confronté à des difficultés structurelles considérables, en matière d’infrastructures, de coût du crédit, de gouvernance. L’investissement y est faible, représentant moins de 20 % du produit intérieur brut, alors qu’il monte à plus de 30 % en Inde. C’est un modèle économique devenu plus « rentier » du fait de la hausse passée des prix des matières premières qu’il exporte, et donc ce pays est plus fragile.

Enfin, la Turquie. Ses réserves de change sont bien moindres : 104 milliards de dollars à fin juillet. La Banque centrale a relevé les taux d’intérêt, mais les défenses de la Turquie sont plus faibles et son taux d’investissement est aussi bas qu’au Brésil. En revanche, la très forte réactivité de ses entreprises est un véritable atout pour ce pays.


"N’oublions pas que ces trois nations sont dirigées par des gouvernements légitimes, démocratiquement élus et disposant d’un soutien populaire très large"

Le Moci. Est-ce que les mouvements sociaux qu’ont connus ces trois pays cette année influent réellement sur la situation actuelle ?


T. A. Oui, parce la confiance des opérateurs économiques domestiques et internationaux est affectée et qu’ils s’interrogent sur la politique économique de ces trois pays. Mais n’oublions pas que ces trois nations sont dirigées par des gouvernements légitimes, démocratiquement élus et disposant d’un soutien populaire très large. A quatorze mois des élections présidentielles au Brésil, le successeur de Lula, Dilma Rousseff, dispose ainsi d’une côte de popularité de 30 à 40 %. En Turquie, le parti au pouvoir, l’AKP, obtiendrait sans doute la majorité, si des élections s’y tenaient.

Alors l’Inde est de ce point de vue certainement le plus compliqué, car il est si vaste géographiquement et c’est un perpétuel bouillonnement, religieux, politique, avec de nombreuses fractures, de fortes tensions, avec en permanence des gouvernements de coalition, ce qui ne facilite par la mise en place d’une politique pour relever les défis économiques et donc la visibilité et la lecture pour les opérateurs locaux et étrangers.

Au Brésil, il n’y a pas de contestation du modèle économique, mais, comme l’ont montré les manifestations de rue, une exigence de lutte contre la corruption. Autant dire que la mise en place d’une politique adaptée, dans un contexte de ralentissement économique et de tensions monétaires, est un peu compliquée. Soit le pouvoir décide de faire le grand ménage, soit il risque d’être confronté à une opposition répétée dans la rue.

Enfin, s’agissant de la Turquie, nous assistons à une dérive autoritaire du régime, avec un parti disposant de la majorité absolue au pouvoir, avec le même Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, depuis onze ans. Il y a une véritable personnalisation du pouvoir dans un pays qui, de surcroît, intervient dans un contexte régional sensible. Sur le plan économique, notre crainte est que l’on se retrouve dans une situation d’opposition croissante entre le pouvoir et les grandes entreprises. Il faut se rappeler qu’historiquement l’AKP est le soutien traditionnel des PME et qu’à l’arrivée aux affaires de ce parti les grandes entreprises appuyaient le régime précédent.


Propos recueillis

par François Pargny

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